Le Grand Blockhaus en chiffres

Le Poste de Direction de Tir :

125 tonnes de fer pour le squelette métallique ;

27 heures pour couler le béton ;

Ouvrage de 25 mètres de long sur une hauteur maximale de 17 mètres ;

1 800 mètres cubes de béton, ce qui représente 300 camions toupies de 6 m³ ;

Maillage intérieur de 110 tonnes de fer rond et 15 tonnes de fer en I ;

285 mètres carré d'espace intérieur ;

En permanence dans le Poste de Direction de Tir, 20 soldats et le chef de batterie ;

Surveillance 24h/24 ;

5 niveaux pour le Poste de Direction de Tir ;

31 fenêtres en trompe l'œil ; 

Installations extérieures :

2 projecteurs de 60 et 150 cm ;

6 canons français anti-aériens de 7,5 cm Flak ;

Les canons sur rail de 240 mm situés à environ 500 mètres à l'intérieur des terres ;

2 officiers, 24 sous-officiers et 164 hommes de troupe ;

2 canons de 240 mm sur rail, modèles 1893-1896 ;

18 km : portée de tir efficace ;

2 aires de tir avec encuvements et parapets semi-circulaire de protection ;

162 Kg : poids de l'obus du canon de 240 mm ;

6 bunkers de stockage de munitions à côté de chaque position de tir dont un H 607 (11 x 15 m) ;

2 canons de 2 cm Flak 28 et une casemate type H 612 pour canon belge de 7,5 cm ;

Une dizaine de baraquements en bois pour loger le personnel.

 La modernisation prévue :

4 canons de 305 mm prévus en remplacement des 2 canons sur voie ferrée ;

51 km : portée de tir efficace ;

1 radar prévu en accompagnement des canons de 305 mm.

La construction du Poste Direction de Tir et l'Organisation Todt

 L'Organisation Todt, le Mur de l'Atlantique et la Forteresse Saint-Nazaire

En octobre 1940, après la perte pour la Luftwaffe de la bataille d'Angleterre, la Kriegsmarine charge ses sous-marins de faire le blocus des îles britanniques. Pour protéger ces U-Boote lors de leur retour de mission, l’Organisation Todt reçoit la mission de construire des bases sous-marines dans les grands ports de Brest, Lorient, Saint-Nazaire, La Pallice et Bordeaux. Les trois premières alvéoles de la base sous-marine de Saint-Nazaire sont inaugurées le 30 juin 1941 par le Vizeadmiral Karl Doenitz et le Dr. Fritz Todt. L’attaque allemande contre l’U.R.S.S. a commencé une semaine plus tôt. Après l'entrée en guerre des Etats-Unis le 7 décembre 1941, l'état-major allemand confie une nouvelle tâche à l'Organisation Todt : construire un « mur de béton et d'acier » pour empêcher tout débarquement allié sur les côtes de l’Europe. Ce chantier gigantesque, s’étendant sur 4000 kilomètres du nord de la Norvège au sud de la France, est appelé Atlantikwall « Le Mur de l'Atlantique ». La fortification des grands ports français contenant une base sous-marine est une priorité. Des bunkers sont partout en construction dans la région. Plus d’un millier sont construits en Loire-Inférieure. Si la majorité sont orientés vers la mer, une partie est construite à l'intérieur des terres pour la défense terrestre du port, dans un rayon de 10 kilomètres tout autour de la ville. La forteresse de Saint-Nazaire est en train de naître... 

Le 19 janvier 1944, alors que le Feldmarschall Erwin Rommel est nommé inspecteur des fortifications, les grands ports de l'Atlantique sont élevés au rang de forteresses qui devront lutter jusqu'au dernier homme. Cette stratégie vise à empêcher les Alliés d’utiliser ces grands ports pour ravitailler leur troupes en cas de débarquement, de plus les bases-sous-marines devraient être le point de départ d’une nouvelle bataille de l’Atlantique, cette fois-ci avec les nouveaux U-Boote ultra modernes qui sont en construction. Un commandant de forteresse est nommé pour chacun de ces grands ports. A Saint-Nazaire, c’est le Generalmajor Maximilian Huenten qui est chargé d’organiser la défense. Il dispose pour servir sa forte artillerie de nombreuses unités de la Kriegsmarine et de troupes de forteresse retranchées derrière des champs de mines et protégées par une ligne de blockhaus impressionnante…

Le camouflage du Poste Direction de Tir et l'Organisation Todt

Le 6e  Arbeitsabteilung de l'Arbeitstruppe 304

Presque seul sur la lande et posé sur un promontoire rocheux, le blockhaus est très visible. Il est d'abord à sa livraison début 1943 défendu par un petit canon anti-aérien de 2 cm Flak 28 placé sur son toit, puis en février 1943 camouflé en maison. Ce camouflage en grosse villa est effectué par les jeunes allemands qui effectuent leur service du travail pendant trois mois au sein de la 6e Arbeitsabteilung de l'Arbeitstruppe 304 (R.A.D. Abteilung 6/304), unité formée à Burtenbach en Bavière (Arbeitsgau XXX, Bayern-Hochland). Un double faux toit est construit ainsi qu'un mur d'angle en briques pour cacher, côté mer, les faces anguleuses du blockhaus. Pour finir de lui donner une allure de grosse villa ils vont peindre trente et une fausses fenêtres en trompe-l'œil sur toutes les faces, ainsi que des fausses briques sur les angles et au raz du sol. Pour la finition, des rambardes sont ajoutées sur l’escalier d’accès et des faux balcons sont mis en place devant les visières, elles-mêmes surmontées de poutres en bois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La batterie de marine côtière de Batz-sur-Mer

La marine allemande déploie cinq batteries côtières autour de la Loire 

Formé en Allemagne en juin 1940, le 280e bataillon d’artillerie de la marine (Marine-Artillerie-Abteilung 280) est envoyé dans la région de Saint-Nazaire dès le mois suivant. Cette unité de défense côtière vient en fait à peine d’être constituée en Allemagne avec des personnels de réserve. Le moral du bataillon est bon à son arrivée. Après un certain temps la monotonie s’installera dans le service pour ces hommes dont la plupart, à leur arrivée, sont déjà âgés en moyenne de 30 à 45 ans. Le rôle de ce bataillon est de protéger la région contre toute attaque maritime. Son secteur de défense comprend le port de Saint-Nazaire avec ses installations et surtout la future base sous-marine ainsi que les grandes plages où un débarquement est possible. Le bataillon va déployer ses cinq batteries au nord et au sud de l’estuaire : les deux premières batteries de la M.A.A. 280 sont installées au sud de la Loire sur les emplacements d’anciennes batteries côtières de la marine française, la première à la Pointe Saint-Gildas, la seconde au Pointeau. Les deux batteries sont remises en état et équipées chacune avec quatre vieux canons de 75 mm français. La batterie du Pointeau sera modernisée en 1943 par l’apport de canons allemands de 10,5 cm à chargement rapide. La troisième batterie est installée au nord de la Loire sur l’ancien emplacement de la marine française du Fort de l’Eve. Cette batterie lourde est équipée de quatre canons de 17 cm à chargement rapide. C’est la seule batterie du bataillon qui est réellement équipée de canons adaptés à l’emploi qui en est fait. Dans le courant de l’année 1942 le bataillon de marine côtière 280 est doté de deux batteries supplémentaires. Ces nouvelles batteries lourdes sont équipées chacune de deux canons sur rail français datant de la guerre 14-18 ! La 4e batterie s’installe au nord de la Loire à Batz-sur-Mer, la 5e au sud à Préfailles. 

La 4e batterie de la M.A.A. 280 s'installe à Batz-sur-Mer

Afin de contrôler le chenal du Nord de l'entrée de la Loire et de contrebattre tout gros bâtiment voulant soutenir un débarquement dans la presqu'île de Guérande, les Allemands décident d'installer une grosse batterie sur voie ferrée à Batz-sur-Mer. C'est la 4e batterie de la M.A.A. 280 qui est envoyée pour former une batterie à Kermoisan, petit bourg de la commune de Batz-sur-Mer, situé à une vingtaine kilomètres à vol d'oiseau au Nord de l'embouchure de la Loire. Fin 1941, les habitants du Croisic voient arriver à la gare deux grosses pièces d'artillerie lourde montées sur voie ferrée, suivies par cinq wagons de matériel et de munitions. Il s'agit de deux canons français de 240 mm Schneider Mle 1893-96 M « Colonies » qui proviennent du parc de réserve générale d'artillerie de l'armée française. Saisis par l'armée allemande à l'armistice en 1940, ils ont été emportés en Allemagne pour être testés avant d’être remis en service sur l’Atlantique. Dès leur arrivée fin 1941, les soldats de la 4e batterie s’installent autour du Moulin de Kermoisan. Un poste de mitrailleuse est d’ailleurs mis en place en haut de sa tour ainsi que le poste d’alerte aérienne équipé d’une sirène. Autour du Moulin une assez vaste zone de champs est clôturée par un double réseau de barbelés entre lesquels des mines sont posées. Une dizaine de baraquements en bois sont construits principalement pour le logement du personnel. Les matériels destinés au Mur de l'Atlantique sont déchargés près de la gare de Batz-sur-Mer, à l'abri, dans un parc clôturé surnommé « Pi-Park » par les locaux (Pionnier-Park). Une réserve d’eau douce utilisée pour faire le béton et un bunker abri à personnel complètent cet ensemble. Les divers matériaux stockés là sont transportés au fur et à mesure par camion jusqu’au camp de Kermoisan. L’Organisation Todt va ériger dans l’enceinte du camp de Kermoisan deux aires de tir raccordées directement à la voie ferrée Le Croisic - Saint-Nazaire. Les canons et leurs servants vont être protégés des éclats d’obus par un parapet bétonné semi-circulaire. Six bunkers de stockage de  munitions sont construits à côté de chaque position de tir. Le plus grand est un bunker type H 607 d’une dimension de 11 m x 15 m, les autres sont des soutes légères qui sont réparties de chaque côté de la voie ferrée. Un nouveau réseau de barbelés entoure chaque position qui est aussi protégée par plusieurs mitrailleuses installées dans des Tobrouk au raz du sol. Comme ultime protection contre un éventuel sabotage, afin d’éviter l’arrivée d’un wagon bourré d’explosif par exemple, le tronçon de voie ferrée menant aux canons est miné. La batterie sur rail est défendue contre une attaque aérienne rapprochée par deux canons de 2 cm Flak 28. Ils peuvent être guidés en cas d’attaque de nuit par un projecteur de 60 cm monté sur le toit du grand bunker à munitions de la pièce n°II. Enfin, contre une attaque terrestre, pas moins de dix postes de mitrailleuse sont mis en place sur les contours du camp. La moitié sont installés dans des Tobrouk, les autres dans de petits bunkers aménagés localement avec des parpaings. Contre une attaque avec des véhicules motorisés, une casemate bétonnée type H 612 pour un canon belge de 7,5 cm FK (b) est construite pour protéger l’accès nord au camp.

Début 1942, l’atelier du camp M.A.Z.A. reçoit la tâche de s’occuper de ces canons sur rail qui se trouvent encore au terminus de voie ferrée du Croisic. Le spécialiste des canons de cette unité est l’Oberfeuerwerker Fritz Urban. Comme il n’a pas été formé en Allemagne au fonctionnement particulier de ces vieux canons français, il doit faire appel à son camarade Anton Weber du Kriegsmarinewerft St-Nazaire. C’est donc avec l’aide des spécialistes du KMW que les canons vont être mis en place dans leur emplacement bétonné et testés avant d’être remis au chef de batterie. Les canons sont rebaptisés selon la nomenclature allemande 24 cm K(E) 558 (f), « E » pour Eisenbahn signifiant voie ferrée. Le chargement du canon nécessite une opération complexe : il faut d’abord introduire le projectile, puis un chargement de poudre fourni en sacs de soie et enfin une petite cartouche pour l’allumage. Pourquoi utiliser de la soie ? Parce que toute la soie brûle instantanément au moment du tir, ce qui évite la projection de morceaux de tissu enflammés par la bouche du canon. Le projectile pèse 162 Kg ! Le travail de Fritz Urban consiste à mesurer la chambre de combustion avant le tir pour connaître avec précision la bonne dose de poudre à utiliser. Cette mesure doit être faite après que le projectile ait été mis en place... 

Pour les essais, c’est le commandant de batterie qui donne l’ordre de tir. Après les tirs on mesure de nouveau la chambre de combustion et on vérifie les autres pièces du mécanisme. Le meilleur tir est obtenu à 18 km de distance. La batterie est située à environ 500 mètres à l'intérieur des terres, ce qui la rend invisible de la mer en cas de duel avec d’éventuels navires. Pendant l’année 1942 les tirs sont dirigés par un télémètre installé dans un encuvement posé sur le roc face à la mer au lieu dit « La Dilane », près d'un ancien corps de garde. En 1942, la batterie, dépendant du secteur côtier de La Turballe, est codée Tu 18. 

Après sa permission d’avril 1942, l’Oberfeuerwerker Fritz Urban du camp M.A.Z.A. est tout de suite appelé pour faire de nouveaux réglages sur les canons de Batz-sur-Mer. Le chef de batterie est très mécontent : durant le dernier exercice de tir les impacts à l’arrivée ont été très espacés, soient trop longs, soient trop courts. Fritz Urban travaille longuement avec le chef de batterie à noter tous les détails possibles lors de plusieurs séries de tirs. Une zone balistique où atterrissent les obus lors des différents tirs est tracée, grâce aux cours théoriques que Fritz Urban a suivis en Allemagne ; le chef de batterie est un officier de réserve qui n’a pas du tout les connaissances nécessaires pour réaliser ce genre de travail. Les résultats des différentes campagnes de tirs sont notés dans un rapport et envoyés à l’OKM, le commandement en chef de la marine en Allemagne. Malgré ces relevés, les services d’armement spécialisés de la Kriegsmarine n’arrivent toujours pas à trouver d’où provient l’écart de distance lors des tirs. Finalement, un appareil spécial de mesure qui calcule la vitesse de sortie du projectile est envoyé d’Allemagne à Batz-sur-Mer au printemps 1943. Il devrait permettre de savoir vraiment d’où vient cet écart lors des tirs : est-ce du projectile, cela veut dire de l’obus ou de la poudre dans les sacs de soie ou de la cartouche d’allumage ? Pour la préparation de ces nouveaux tirs d’exercice tout devra être noté : poids des différents composants, numéros des lots de poudre, année de fabrication… L’appareil, un énorme boîtier de mesure, est relié à deux autres éléments : un anneau métallique qui se fixe à la sortie de la bouche du canon et un autre anneau d’environ deux mètres de diamètre, fixé à 8 mètres de haut à une distance de 50 mètres du canon. Les résultats des tirs sont notés par Fritz Urban pendant deux jours et deux nuits puis envoyés en Allemagne au contrôle de l’armement, accompagnés par des échantillons de poudre. Ce service arrive enfin à la conclusion que c’est la qualité de la poudre explosive qui est en cause. Les stocks de poudre récupérés à l’armée française ne sont pas tous également efficaces. Pour garder un tir précis, il faudra toujours utiliser un stock de poudre homogène, c’est à dire produit dans un espace de temps assez court. En respectant ces consignes, la batterie de Batz-sur-Mer peut arriver à effectuer un tir relativement précis à une distance constante de 18 km. 

Les effectifs en hommes de la batterie sont les suivants début 1943 : 2 officiers, 24 sous-officiers et 164 hommes de troupe. C’est la batterie du bataillon qui compte le plus de soldats. Ils sont commandés depuis le 31 octobre 1941 par un simple lieutenant de réserve, Friedrich Schmidt, qui restera à ce poste jusqu’en mai 1945 ; il aura alors atteint le grade de Kapitänleutnant. Si le commandant reste dans le poste de direction du tir, l’autre officier, le sous-lieutenant Wilhelm Tiedemann, est toujours présent à côté des canons sur rail. Le 17 mars 1944, un aspirant, l’Oberfähnrich Rudolf Brodt, est nommé en renfort comme autre officier de tir. A côté des vieux sous-officiers spécialistes, de nombreux artilleurs de marine sont de très jeunes garçons dont le principal souci est de ne pas se faire remarquer pour éviter l'envoi sur un front moins calme en représailles. Ils seront néanmoins régulièrement sollicités pour rejoindre l’arme sous-marine. Pendant ces années de guerre la vie quotidienne se déroule paisiblement pour les artilleurs de la batterie qui fréquentent les nombreux cafés de Batz-sur-Mer et de Kermoisan. La vie journalière des artilleurs se borne à effectuer une surveillance de jour comme de nuit, à édifier des abris pour stocker une partie des munitions, à effectuer les tâches ménagères dans les baraquements où ils logent, à entretenir les canons et surtout à s’entraîner à leur maniement. Après le raid britannique sur Saint-Nazaire la région est encore plus fortifiée et la batterie de Kermoisan est pressentie pour devenir une batterie d'importance capitale.

 

 

 

 

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Conception et fonctionnement du Grand Blockhaus

Un poste de Direction de Tir

Il est tout d'abord décidé, dans le programme des constructions de 1942, de construire un Poste de Direction de Tir lourd type S 414. Il sera installé sur le promontoire rocheux de la Dilane, à 16 mètres au dessus du niveau de la mer. Le cinquième niveau hébergeant le télémètre sera ainsi à près de 30 mètres de haut. Ceci peut permettre, grâce à la courbure de l’océan, de repérer les mats d’éventuels bâtiments ennemis avant qu’il ne soit possible de voir leurs coques.

La construction du gros oeuvre

La construction du gros œuvre commence le 22 octobre 1942 pour s'achever avec le camouflage le 8 février 1943. Les premiers travailleurs qui mettent en place le squelette métallique du bunker avec 125 tonnes de fer sont des ouvriers Nord-Africains, stationnés au Camp Africain II de la Salinière au Pouliguen. Ils vont être relayés par une centaine d’ouvriers travaillant pour deux entreprises du bâtiment allemandes, Fischer et Polansky, en contrat avec l’Organisation Todt. Il y a un ouvrier français pour un ouvrier allemand, en général un homme plutôt âgé, mais pas de surveillants. Il leur faudra pas moins de 27 heures pour couler le béton liquide en trois étapes successives ! Auparavant une cinquantaine de menuisiers avaient travaillé pendant plusieurs semaines pour coffrer avec du bois l’ensemble du squelette métallique du bâtiment. Pendant le mois de mars et au début avril 1943 de jeunes français requis du S.T.O. (Service du Travail Obligatoire) et des entrepreneurs locaux payés par l'O.T. réalisent les travaux de finition comme le carrelage, la plomberie, l’électricité, l’habillage des murs avec du lambris... Logés au Pouliguen à l’ancien camp africain, les jeunes français du S.T.O. sont amenés tous les jours en camion sur leur lieu de travail, sauf le dimanche.

L'ouvrage

Cet ouvrage de 25 mètres de long sur une hauteur maximale de 17 mètres a nécessité 1800 m3 de béton, ce qui représente 300 camions toupies de 6 m3 ! Il contient un maillage intérieur de 110 tonnes de fer rond et 15 tonnes de fer en I. Son espace intérieur est de 285 m², les murs donnant sur l’extérieur et les plafonds ont partout deux mètres d'épaisseur. Le blockhaus est occupé par 20 soldats et le chef de batterie. Les marins effectuent un système de roulement sur place pour garantir une surveillance 24h/24. S’ils peuvent se reposer dans l’une des trois chambrées dans le sous-sol du bâtiment, en dehors des alertes ils sont cantonnés à l’extérieur du bunker. Ils logent avec les servants des canons anti-aériens qui assurent la défense du PDT dans plusieurs villas réquisitionnées et dans trois baraquements construits à l’intérieur de l’enceinte clôturée. Le commandant du blockhaus, pour sa part, habite la grande villa « Ty Brao » qui domine la plage du Derwin, à quelques centaines de mètres du PDT.

Les besoins pour assurer le fonctionnement technique d'un tel ouvrage

Quels sont les besoins en personnel pour assurer le fonctionnement technique d'un tel ouvrage ? Il faut au moins un officier de tir, un observateur principal, un observateur auxiliaire, un chronométreur, un technicien au télémètre et un homme pour effectuer les corrections de parallaxe. Ces techniciens de la marine, pour la plupart des sous-officiers, avaient été formés à l'école de la Marine-Artillerie de Kiel ou de Swinemünde. Presque seul sur la lande et posé sur un promontoire rocheux, le blockhaus est très visible. Il est d'abord à sa livraison début 1943 défendu par un petit canon anti-aérien de 2 cm Flak 28 placé sur son toit, puis en février 1943 camouflé en maison. Ce camouflage en grosse villa est effectué par les jeunes allemands qui effectuent leur service du travail pendant trois mois au sein de la 6e Arbeitsabteilung de l'Arbeitstruppe 304 (R.A.D. Abteilung 6/304), unité formée à Burtenbach en Bavière (Arbeitsgau XXX, Bayern-Hochland). Un double faux toit est construit ainsi qu'un mur d'angle en briques pour cacher, côté mer, les faces anguleuses du blockhaus. Pour finir de lui donner une allure de grosse villa ils vont peindre trente et une fausses fenêtres en trompe-l'œil sur toutes les faces, ainsi que des fausses briques sur les angles et au raz du sol. Pour la finition, des rambardes sont ajoutées sur l’escalier d’accès et des faux balcons sont mis en place devant les visières, elles-mêmes surmontées de poutres en bois.

 

Les 5 niveaux du Poste de Direction de Tir

- Le sous-sol abrite la partie vie avec trois chambrées contenant 21 lits pour la troupe et les sous-officiers, une salle de ventilation, une salle des machines avec un groupe électrogène, la chaufferie qui alimente les radiateurs répartis dans tout le bâtiment ainsi que deux petites pièces pouvant servir pour une armurerie, une petite infirmerie ou le stockage de pièces détachées ;

- Le rez-de-chaussée abrite principalement la salle d'exploitation et de tracé calculant les coordonnées du but à atteindre ainsi qu'une salle de transmission, la chambre de l'officier de quart, les blocs sanitaires ainsi qu'une très large entrée protégée par deux créneaux de défense ;

- Au niveau supérieur du rez-de-chaussée que l'on atteint par un petit escalier, un premier poste d'observation muni d'une lunette goniométrique permet de calculer l’azimut magnétique d’un objectif en mer, c’est à dire son angle par rapport au nord magnétique (boussole) ;

- On accède à la deuxième visière d'observation par une échelle métallique. Un deuxième poste d'observation plus vaste est mis en place. Il peut héberger deux observateurs munis de jumelles d’approche et un appareil très moderne, le correcteur de parallaxe. Compte tenu de la distance assez grande entre les canons sur rail et le PDT, ce correcteur de parallaxe permet de corriger les indications de gisement ;

- Le dernier niveau, à 28 mètres au dessus de la mer, est équipé d'un grand télémètre de quatre mètres d’origine française. Il donne avec précision la distance d'un navire croisant au large.

Aménagement intérieur du blockhaus

Une veille est assurée à l'intérieur de ce bunker qui contrôle le trafic maritime entre Belle-île-en-Mer et Noirmoutier. A cause de cette présence permanente de troupes, tout est prévu pour le confort des hommes : les chambres sont chauffées par des radiateurs, une partie du sol est carrelée tandis que certains murs sont recouverts de lambris. Deux pièces sont équipées de toilettes et de lavabos avec l’eau courante, ce qui est rare à cette époque. La première est utilisée par les hommes de troupe, la deuxième qui sert aussi de poste de surveillance de l'entrée est réservée aux sous-officiers et au commandant. L'eau usée est évacuée par des conduits directement vers la mer.

Les portes étanches ainsi que l'air filtré qui circule dans le blockhaus permettent aux soldats de vivre en autarcie, même en cas d'attaque par les gaz de combat. Avec une réserve d'eau et de nourriture ainsi qu’une infirmerie, le blockhaus est autonome. Son mobilier en bois, traité contre le feu, est calculé pour prendre le moins de place possible. Les tables et les tabourets sont pliants. Les lits tubulaires, d'un modèle proche de ceux utilisés sur les bateaux, peuvent se rabattre contre les murs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Protection du Poste de Direction de Tir

Pour contrer toute attaque aérienne, le PDT est protégé à partir de la mi-43 par six canons français anti-aériens de 7,5 cm Flak M 33/36 (f) sur roues placés en encuvements dans un rayon de 150 mètres autour de lui, trois de chaque côté. Le premier poste de télémétrie en encuvement face à la mer, utilisé en 1942 pour les canons sur rail, est réutilisé pour guider leur tir. De l’autre côté de la falaise, deux projecteurs de 60 et 150 cm peuvent aussi entrer en action en cas d’attaque nocturne. Enfin, pour une attaque rapprochée d’un chasseur par exemple, deux canons de 2 cm Flak 28 sont installés dans des encuvements rectangulaires de chaque côté de la route. L’un d’eux provient du toit du PDT où il avait été placé au moment de sa finition, avant que le bunker ne soit camouflé en maison. 

Contre une attaque maritime le blockhaus est protégé côté mer par une petite falaise de plus de dix mètres de haut ainsi que par une rangée de barbelés et de chevaux de frise. Son accès arrière, côté terre, est protégé par cinq Tobrouk pour mitrailleuse ainsi que par une casemate bétonnée type H 612 construite début 1944 pour abriter un canon de campagne de 7,5 cm FK (b). La route côtière qui mène au PDT est barrée et contrôlée de chaque côté. Son enceinte de protection, à l'intérieur de laquelle les quelques villas en place sont réquisitionnées, englobe les projecteurs, les encuvements anti-aériens et les défenses arrière. Trois observatoires secondaires sont installés au sommet des églises de Batz-sur-Mer, d’Escoublac et de Piriac. Ils permettent d’effectuer un complément de triangulation. 

Un nouveau numéro de point d’appui pour la batterie

Début 1943, compte tenu de l’augmentation du nombre de positions fortifiées dans le secteur côtier allant de la Vilaine à Pornichet et pour différencier la marine de l’armée de terre dont les points d’appui sont codés de Tu 1 à Tu 50, la batterie de Batz-sur-Mer autrefois codée Tu 18 reçoit le nouveau numéro Tu 301. Les deux autres points d’appui rattachés au secteur côtier de La Turballe qui reçoivent un numéro dans les 300 (Tu 300 et Tu 302) dépendent aussi de la 4./ M.A.A. 280. Le point d’appui Tu 300 est situé à la pointe du Castelli au sud du port de Piriac. Cet endroit est assez inaccessible mais sa hauteur de 13 mètres constitue un bon point de vue. Cinq soldats de la marine appartenant à la batterie de Batz-sur-Mer armés de fusils Mauser et d’un pistolet mitrailleur sont envoyés tenir ce poste d’observation. Le point d’appui Tu 302 (ex-Tu 19) est une batterie côtière située sur la côte sauvage du Pouliguen devant la baie des Marsouins. Elle est aussi tenue par un petit groupe de soldats détachés de la 4e batterie, composé d’un officier qui commande six sous-officiers et 38 hommes de troupe. Ces hommes servent quatre canons de 10,5 cm leFH 18M produits par l’usine Rheinmetall de Düsseldorf. Les canons sont placés dans des encuvements face à la mer. Les soldats disposent pour leur défense anti-aérienne d’un canon de 2cm Flak et d’un projecteur.

Quatre canons de 30,5 cm et un radar

Pour compléter la modernisation de la batterie il est prévu fin 1943 de remplacer les 2 canons sur voie ferrée de 24 cm d'une portée efficace de 18 km par 4 pièces de 30,5 cm SK L/50 Krupp d'une portée de 51 km ! L’Organisation Todt commence la construction d’énormes encuvements semi-circulaires avec soutes à munitions adjacentes. Ces canons auraient pu intervenir assez loin pour atteindre Belle-île et croiser leurs feux avec la puissante batterie de 34 cm du Bégot près de Quiberon. Enfin, pour compléter cet ensemble défensif, courant 1944 un radar de recherche marine de type Seetakt FuMO 24 est apporté à Batz-sur-Mer. Il doit pouvoir assurer la conduite de tir la nuit ou par temps bouché, ce que ne peut pas faire le Poste de Direction de Tir. Bien que tous les éléments nécessaires soient apportés, le radar ne sera jamais monté et les pièces détachées resteront dans l’abri où elles avaient été stockées à leur arrivée. Ce radar aurait permis de repérer un navire ennemi jusqu’à 24 km. S’il avait repéré un objectif, le radar devait ensuite communiquer les informations de relèvement et de distance au PDT pour que ce dernier puisse effectuer les corrections éventuelles avant de donner l’ordre de tir aux canons. Au moment du Débarquement en juin 1944 les canons de 30,5 cm sont encore en cours d'usinage en Allemagne, ils ne seront jamais livrés. Un seul encuvement pour 30,5 est vraiment terminé, un deuxième n'a que son socle en béton et son ossature métallique et aux emplacements des deux autres il n'y a encore que des fosses.

La Percée du Général Patton et le déplacement de l'artillerie lourde

Au moment du Débarquement en juin 1944 les canons de 30,5 cm sont encore en cours d'usinage en Allemagne, ils ne seront jamais livrés à Batz-sur-Mer. Les artilleurs de marine apprennent par la radio et les journaux ce qu'ils appellent « l'invasion » en Normandie. Ils suivent début août 1944 l'irrésistible percée de Patton en Bretagne... Quand ils se retrouvent à la mi-août encerclés dans la Poche de Saint-Nazaire, le front le plus proche, au-delà de la Vilaine, est encore à une trentaine de kilomètres de la batterie ! Le danger maintenant ne vient plus de la mer mais de l'arrière. La présence des deux canons de 24 cm à Kermoisan n'étant plus nécessaire, une des deux pièces sur voie ferrée est détachée au commandant de l'artillerie de la forteresse. Profitant du fait que les voies ferrées dans la Poche sont toujours intactes, la pièce sur rail va y circuler et jouer un rôle dans les combats qui s'y déroulent.

Du repli à Pontchâteau des canons sur rail à la Reddition

 La nouvelle base de repli du canon est le tunnel de Pontchâteau. Des emplacements de tir lui sont aménagés à Campbon et Besné, le canon peut aussi tirer à partir de la sortie de la gare de Savenay. C’est d’ailleurs là qu’il sera retrouvé à la Libération. La pièce d'origine française aura bombardé les lignes françaises et américaines qui contiennent la Poche jusqu'au 6 mai 1945. Historiquement, ce canon sur rail est le dernier canon de l’artillerie lourde sur voie ferrée française à avoir tiré pendant la deuxième guerre ! Entre le 8 mai 1945, date de la signature de la reddition de la poche de Saint-Nazaire, et le 11 mai 1945, jour de l'entrée des troupes alliées dans la Poche, les marins de la 4. /M.A.A. 280 cantonnés à Batz-sur-Mer prennent la direction de leur camp de prisonniers, le parc pionnier situé près de la gare.

La Libération

Entre le 8 mai 1945, date de la signature de la reddition de la poche de Saint-Nazaire, et le 11 mai 1945, jour de l'entrée des troupes alliées dans la Poche, les marins de la 4. /M.A.A. 280 cantonnés à Batz-sur-Mer prennent la direction de leur camp de prisonniers, le parc pionnier situé près de la gare. Batz-sur-Mer est libérée par les Français de la 25e Division d'Infanterie du Général Chomel et les Américains de la 66th Infantry Division du Major-General Kramer. Le Poste de Direction de Tir est pris en charge par les soldats français du 4e Régiment de Fusiliers Marins qui retirent ce qu'ils peuvent utiliser, notamment les six canons de D.C.A. français de 75 mm. Après leur départ, le blockhaus est pillé par la population civile qui récupère tout ce qui peut être utile : mobilier, tapis, boiseries, électricité, plomberie, rampes d'escalier... Tout ce qui ne peut être emporté sera détruit, seul le coffre-fort en béton de près de 300 kilos qui était au sous-sol reste en place. Dès le 12 mai 1945 le télémètre français de 4 mètres est abîmé, la population civile met le toit en bois factice par terre pour récupérer les matériaux qui le composent. Dans les mois qui suivent des prisonniers allemands ainsi que des munitions sont gardés dans le PDT par les fusiliers marins du 4e R.F.M. Sous le contrôle de cadres français, jusqu'en octobre 1945, les prisonniers allemands démantèlent toutes les batteries. Les matériels récupérés sont regroupés à la gare de La Baule avant de partir vers des centres de stockage. 1 500 prisonniers allemands, conformément aux prescriptions du protocole de la reddition de la Poche, effectuent aussi le déminage de la région.

 

 

projecteur PDT

Après la guerre

En 1947 les nombreuses munitions de la batterie de Kermoisan sont regroupées dans les deux bunkers à munitions type H 607 situés à côté des emplacements de canons. Elles sont pétardées par le service de déminage français. Les deux abris sont totalement détruits mais les deux encuvements de 240 mm restent en place. Le canon sur rail qui restait encore dans son encuvement est ferraillé à son tour.

Le poste de direction du tir est abandonné, seuls un projecteur de 150 cm reste quelques temps à ses côtés, petit à petit cannibalisé par les ferrailleurs. De début 1951 à fin 1953 le bâtiment est habité par une famille de réfugiés de Saint-Nazaire, puis il est de nouveau abandonné. Visible à des kilomètres, le blockhaus devient un lieu de visite pour les touristes qui viennent sur la côte. Des milliers de personnes y passent, des dizaines s'y blessent, notamment en tombant dans la trappe qui servait à passer les machines au sous-sol, située dans la première pièce. A la fin des années cinquante, le PDT est mis en vente par le propriétaire du terrain. Un panneau « A vendre » y est apposé. La marine Nationale s'y intéresse et utilise son droit de préemption pour l'acheter en 1958. Elle pourrait éventuellement l'utiliser pour y installer un radar. Le bâtiment est baptisé « Centre radio électrique de la Roche-Chavatte » par la Marine française. Une porte vite installée sera vite détruite et le bâtiment sera de nouveau ouvert à tout vent. La mairie de Batz-sur-Mer finit par le murer dans les années 70 pour éviter des accidents...