Les civils français "empochés"
Des victimes civiles à la formation de la Poche
 

Début août 1944 une partie des troupes allemandes qui arrive à se réfugier dans la Poche est démoralisée et sur le qui-vive. Certains ont été harcelés pendant leur retraite dans le Morbihan et la Loire-Inférieure par l’aviation américaine et les maquisards qui ont déclaré la mobilisation générale. Des civils français vont être leurs victimes.
Le 10 août, trois jeunes hommes en bicyclette, Fernand Vince, Fernand Agaisse de Saint-Joachim et André Guichard réfugié de Saint-Nazaire, se rendent vers Notre-Dame-de-Grâce. Ils s’y sont procuré de la farine, du pain et des œufs au cours des semaines passées. Ils sont arrêtés par une sentinelle au passage de Melneuf. Contrôle des papiers. Cette sentinelle interprète mal les papiers qu’ils portent et les emmène à la Kommandantur. Le Leutnant Fritz Eitz jette alors leurs papiers au feu et les fait sortir sous la garde de quatre soldats. Ils n’ont même pas été interrogés. Au passage devant le « café de la paix » près de l’église un soldat récupère trois pelles, il en fait porter une à Fernand Vince. Amenés dans la campagne, le jeune Fernand Agaisse réussit à s’échapper. Les deux autres sont obligés de creuser leur tombe puis ils sont sauvagement abattus. Coïncidence, le lendemain les quatre soldats qui ont participé à l’exécution sont tués avec cinq autres lors d’une patrouille de l’autre côté de l’écluse de Melneuf. Les Américains ont été renseignés par Léon Guillet, du Haut-Breil , sur leur présence. Seul le chef de patrouille le Leutnant Eitz en réchappe. Huit soldats sont ramenés à Notre-Dame-de-Grâce où ils sont enterrés après une cérémonie religieuse, le neuvième, cisaillé par les tirs, a été enterré sur place. Le Leutnant Eitz désertera dans les lignes américaines fin avril 1945 pour ne pas tomber dans les mains françaises. Il sera quand même retrouvé et jugé après la guerre. Des prisonniers allemands seront chargés de déterrer les corps mutilés des deux victimes qui seront ensuite transportés à Saint-Joachim après une cérémonie sur place...

("L'incroyable histoire de la Poche de Saint-Nazaire" par Luc Braeuer, Conservateur du Grand Blockhaus)

 
 
 
La Croix-Rouge et les hôpitaux
 

Avec la Poche, des équipes de volontaires bénévoles de la Croix-Rouge se constituent dans chaque commune. Ces équipes, constituées d'infirmières et de brancardiers, bénéficient en partie de laissez-passer. Elles peuvent ainsi circuler relativement librement à l'intérieur de la Poche pour venir en aide aux familles et surtout aux besoins des enfants. Les tâches des équipes de la Croix-Rouge sont multiples en ces temps où les empochés manquent de tout, ravitaillement, électricité, chauffage, vêtements, médicaments, moyens de transports et sont victimes de bombardements et des mines. A cause du manque de savon beaucoup attrapent la gale. La santé des empochés se détériore aussi à cause des carences alimentaires.
Le Docteur Chevrel, à La Baule, dirige les services de santé dans la Poche. L’hôpital principal pour les empochés est à Savenay où se trouve, comme à Pornic, un service de maternité et un service chirurgical d’urgence destiné aux civils victimes d’accidents et de bombardements. On trouve des hôpitaux secondaires à La Baule, Pontchâteau et Saint-Gildas-des-Bois. La défense passive et la Croix-Rouge réalisent le transport des blessés vers ces hôpitaux avec des moyens de fortune...

("L'incroyable histoire de la Poche de Saint-Nazaire" par Luc Braeuer, Conservateur du Grand Blockhaus)

 
 
 
L’administration reste en place
 

L’administration est dirigée par le sous-préfet de Saint-Nazaire Antoine Benedetti. Nommé par Vichy, ce fonctionnaire est néanmoins confirmé par le nouveau gouvernement du général de Gaulle. Son pseudonyme est « capitaine Pascal » dans la Résistance. Descendant de l’ambassadeur de France à Berlin qui transmit en 1870 la dépêche d’Ems, il jouit d’un certain prestige auprès des Allemands. Disposant d’une voiture et d’essence, il partage ses nuits entre la villa bauloise « Les Roses » de son ami journaliste Dauneau et sa gentilhommière du Gresny. Il a installé les services de la sous-préfecture dans la mairie de Pontchâteau après la destruction de Saint-Nazaire ainsi qu’une antenne dans la villa « Les Paludières » de La Baule. Il aura l’autorisation à plusieurs reprises de traverser les lignes pour se rendre à Nantes.
Le sous-préfet réussit à payer les fonctionnaires qui sont restés en place dans la Poche, notamment les gendarmes et policiers, les personnels de cantonnement qui travaillent pour les Allemands et les différentes allocations grâce aux 43 millions de francs qui lui ont été attribués par le Festungskommandant. En effet, au moment de la fermeture de la Poche, les Allemands ont récupéré tout l’argent de la banque de France de Saint-Nazaire, en tout 193 millions de francs. Ils ont gardé 150 millions pour eux, ce qui leur permet de payer leurs troupes directement en francs, et reversé 43 millions à l’état français. Les soldats peuvent ainsi faire des achats chez les fermiers et dans les magasins de la Poche. Un simple soldat allemand touche 4 francs par jour. Au moment de la reddition l’état-major allemand rendra ce qu’il lui reste, soit 67 millions de francs...

Une des missions les plus spectaculaires organisées par le sous-préfet est l’envoi dans le Jura du responsable du service des eaux de La Baule M. Mallié. Pour la Poche l’eau est puisée dans la Brière, puis filtrée à Trignac et Montoir. Le chlore nécessaire à la filtration de l’eau vient à manquer, il devient indispensable d’en récupérer à l’extérieur. Le sous-préfet obtient un laissez-passer pour le chef du service des eaux. A Nantes ce dernier loue une voiture et se rend dans le Jura. Il est de retour à Nantes le 10 décembre 1944 avec 900 kilos de chlore qui vont aller alimenter les deux stations de pompage de la Poche.

("L'incroyable histoire de la Poche de Saint-Nazaire" par Luc Braeuer, Conservateur du Grand Blockhaus)

 
 
 
Les premières évacuations
 

Fin août 1944, les Allemands demandent l'évacuation des bouches inutiles bloquées dans la Poche de Saint-Nazaire qu’ils estiment à quarante mille. Les Américains y sont plutôt opposés car une évacuation augmenterait les possibilités de ravitaillement pour les Allemands. C'est le sous-préfet, M. Benedetti qui va s'occuper, avec les responsables de la Croix-Rouge, pendant toute la période d'encerclement de la Poche, de régler les problèmes relatifs aux évacuations : accords des différentes autorités militaires, transport, horaires...
Les différentes autorités militaires donnent finalement un accord pour une première évacuation le 1er septembre 1944. Elle a été négociée par M. Nory, le directeur des services d’urgence de la Croix-Rouge. Le passage des lignes est autorisé de 8h à 20 h du 5 septembre au 9 septembre. Les volontaires doivent rejoindre à pied la route de Savenay à Saint-Etienne-de-Montluc, jonction assurée uniquement par des équipes de la Croix-Rouge française, puis traverser les lignes par la gare de Cordemais. Ils bénéficient de deux gîtes d'étape au camp Franco, à Montoir, ainsi qu'à Savenay. Les évacués peuvent emporter leur bicyclette ainsi que leurs biens sur des charrettes à bras ; les routes sont surveillées à l'intérieur de la Poche par les gendarmes de Pornichet et de Pontchâteau. Les ouvriers ayant travaillé pour des entreprises allemandes sont pris en charge par les autorités militaires américaines, les familles par les services de la préfecture de Loire-Inférieure. Un accord du Colonel York de l’état-major américain à Nantes prolonge l’évacuation d’une journée. Plusieurs milliers de civils peuvent ainsi évacuer quinze jours après la formation de la Poche, notamment ceux qui en première ligne comme à Bouvron avaient été obligés de déménager.
Le 18 octobre 1944, un nouvel accord est passé entre les autorités militaires allemandes, françaises et américaines. Cette fois-ci l'évacuation se fera pendant six jours par train, de la Poche vers Nantes. Les trains vides seront pris en charge par les Allemands à la gare de Cordemais où se fera l’échange des conducteurs. Un cessez-le-feu sera observé à des horaires précisés dans les conventions passées entre les belligérants. Marquée par des drapeaux blancs, la zone de la gare de Cordemais sera considérée comme zone neutre. Enfin les rails seront démontés après chaque passage.
Les civils sont mis au courant par voie d’affichage. Les candidats au départ doivent s’inscrire sur des listes auprès de leurs mairies. Ces départs sont interdits aux gendarmes et aux hommes ayant un grade d'officier dans l'armée française, ainsi qu’à toute personne nécessaire au fonctionnement de la vie courante, notamment les fonctionnaires. Les voyageurs peuvent emporter des bagages à main d'un poids maximum de 50 kg, des voitures d'enfant, une bicyclette par famille et une somme d'argent limitée à deux mille francs par adulte et mille francs par enfant. Le surplus d'argent est à déposer dans les banques qui délivreront des reçus valables de l'autre côté. Afin de limiter l'espionnage, les personnes qui désirent emporter des papiers sont priées de les remettre pour contrôle à l'Hauptmann Mueller à l'hôtel Family de Pornichet trois jours avant le départ. Les dessins et croquis sont interdits. Les équipes de la Croix-Rouge française pourront aider ceux qui le désirent à rejoindre les gares.
A raison de 1 200 personnes par train, ces convois permettent d’évacuer environ 7 000 personnes...

("L'incroyable histoire de la Poche de Saint-Nazaire" par Luc Braeuer, Conservateur du Grand Blockhaus)

 
 
 
Couvre-feu et circulation
 

Le couvre-feu est de rigueur la nuit et toute circulation est alors interdite. Les rassemblements de plus de dix personnes ne sont autorisés que pour les services à l’église. Il est normalement impossible de traverser les lignes de front, certains n'hésiteront pas à le faire clandestinement, ce qui n'est pas sans risque.
Pour éviter que des personnes ne se cachent chez des civils, dans chaque maison trois listes des habitants doivent être réalisées ; une doit être affichée à l'extérieur, l'autre dans le vestibule et la troisième déposée à la mairie. Toute absence de plus de 24 heures doit faire l’objet d’une autorisation écrite.
Trois zones sont définies par les Allemands et le passage entre les différentes zones nécessite aussi l’obtention d’un laissez-passer...

La chasse au ravitaillement pratiquée par les empochés des villes côtières ne peut donc être faite partout et il ne faut pas non plus se laisser surprendre par le couvre-feu loin de chez soi. Pourtant la disette fait rage et la côte va aller jusqu’à rester trois semaines sans pain. C’est l'époque du troc avec les agriculteurs mais aussi du marché noir. Il peut être individuel ou organisé, à La Baule par exemple tout peut se trouver à partir du moment où l’on paye…
Un Ausweis est en fait nécessaire pour tout ce qui concerne la circulation : pour conduire un vélo, une voiture ou un camion, sachant que seuls les services sanitaires, la Défense Passive et la gendarmerie peuvent avoir de l’essence… Ausweis obligatoire aussi pour circuler en dehors de son secteur, ainsi qu’après le couvre-feu. Ce qui fait qu’un médecin qui veut se rendre de nuit dans le secteur des combats pour un accouchement doit avoir trois Ausweis en cours de validité !
Le 9 novembre 1944, le Festungskommandant interdit tout attroupement sur la voie publique et toute réunion pour le 11 suivant. Les cérémonies dans les églises sont également interdites, seul un dépôt de gerbe au monument aux morts est autorisé en comité restreint.

("L'incroyable histoire de la Poche de Saint-Nazaire" par Luc Braeuer, Conservateur du Grand Blockhaus)

 
 
 
Electricité et chauffage
 

L'électricité est coupée début août 1944 par la Société électrique de Basse-Loire. Les Allemands qui en produisent par la centrale thermique de Saint-Nazaire alimentée en vapeur par des chalutiers dans le port la distribuent plus ou moins aux hôpitaux, aux médecins, aux services des eaux, aux personnes de la Croix-Rouge, aux mairies et aux églises. Mais les particuliers en sont privés. Sans que les empochés aient été mis au courant, des négociations ont pourtant été menées en haut-lieu pour que l’électricité soit rétablie...
Pendant toutes ces négociations les empochés sont obligés de recourir au système « D ». Ils inventent des moyens de fortune pour s'éclairer, en transformant par exemple une betterave taillée en une odorante lampe au gasoil ou à l’huile de foie de morue… ils utilisent aussi la dynamo de la lampe du vélo et coulent des bougies en suif dans sa pompe, d’autres bricolent une lampe à acétylène.
En plus de l’électricité, dès la fermeture de la Poche, les livraisons de combustible ont aussi été stoppées. Les empochés vont devoir vivre sur leurs réserves qui sont plutôt rares après déjà quatre années de restriction. Le bois de chauffage est réservé à la cuisson des aliments, il n’y a plus de livraison de charbon ni de butagaz. Et il va faire particulièrement froid cet hiver 44-45... Dans les villes côtières les habitants abattent les arbres de leur jardin et les mairies ceux des terrains communaux. Les « asperges de Rommel », pieux de bois plantés sur les plages et dans les champs sont discrètement arrachées pendant la nuit. Mais il n’y a même plus d’allumettes pour allumer le feu !...

("L'incroyable histoire de la Poche de Saint-Nazaire" par Luc Braeuer, Conservateur du Grand Blockhaus)

 
 
 
Des réquisitions très diverses
 

En plus des réquisitions agricoles très strictes, la pêche est réglementée par les services de la douane allemande. Les bateaux ne peuvent sortir que pendant la journée, de plus les équipages sont contrôlés ainsi que les cargaisons.
Les civils sont eux-mêmes régulièrement réquisitionnés pour exécuter des travaux de fortification sur ordre directement des Kommandantur ou par l’intermédiaire des mairies. Ils sont normalement rétribués. Ce peut-être pour planter des « asperges de Rommel » dans les champs contre les planeurs, pour creuser des fossés anti-chars ou encore enfoncer des pieux sur la plage pour éventrer les éventuels bateaux de débarquement. Le 1er décembre 1944, sur ordre de la Standortkommandantur de La Baule, des équipes de travailleurs sont mises en place par la mairie pour aller enlever du bois de construction et de chauffage dans les quartiers détruits de Saint-Nazaire. Les services des Ponts-et-Chaussées fourniront les camions automobiles pour le transport. Le bois ainsi prélevé sera entreposé à la gare de La Baule et surveillé par des équipes françaises. Sur les quantités récupérées, deux tiers iront à l’intendance allemande et un tiers à la population civile. A Besné la mairie doit même fournir des hommes pour garder un train de munitions.
Comme le peu de voitures non réquisitionnées n’ont plus d’essence, les bicyclettes deviennent le seul moyen de transport pour les civils dans la Poche. Elles sont à leur tour l’objet de réquisitions par les Allemands. C’est d’autant plus facile qu’à l’époque les vélos sont immatriculés et que les propriétaires ont dû les déclarer en mairie. A force de rouler, les pneus viennent à manquer. Les empochés doivent recourir au "système D" : ils découpent des morceaux de pneu de voiture qui sont ensuite entourés avec du fil de fer ou encore utilisent des vieux tuyaux d'arrosage...
En plus des réquisitions en cours depuis le début de la guerre comme les hôtels et villas, les postes de radio ont été confisqués après le Débarquement. Après la formation de la Poche quantités d’objets les plus divers et du mobilier sont demandés aux mairies par les Kommandantur...

("L'incroyable histoire de la Poche de Saint-Nazaire" par Luc Braeuer, Conservateur du Grand Blockhaus)

 
 
 
L’information quand même
 

Les radios ont été confisquées. Il n'y a plus de journaux distribués. C'est le temps des bobards et les informations les plus saugrenues circulent...
Heureusement des passeurs vont faire sortir clandestinement du courrier par la Vilaine, le canal de Nantes à Brest et la Loire par Lavau. Le courrier vers l’extérieur est notamment déposé dans le café de M. Marceau à Penhoët et distribué en zone libre après être sorti de la Poche. Pour le retour les lettres doivent également être portées dans un café, à Nantes, tenu par M. Herzfeld, un réfugié nazairien. D’autres font sortir le courrier par les trains d’ évacuation. Le rétablissement officiel du courrier par l’intermédiaire de la Croix-Rouge apportera par la suite un grand soulagement.
Pour avoir des informations de l’extérieur de nombreux bricoleurs isolés fabriquent des postes à galènes qui fonctionnent sans électricité. Au sud-Loire, à Paimboeuf, les usines de la S.T.A.C. possèdent un groupe électrogène clandestin. Les informations recueillies à la radio sont dactylographiées et circulent clandestinement...

("L'incroyable histoire de la Poche de Saint-Nazaire" par Luc Braeuer, Conservateur du Grand Blockhaus)